Gide est un homme qui s’émerveille. Il se déploie, la rétine collée, l’œil retroussé ; il s’enivre, se plaît, aime ; de là, ne s’absente-t-il pas. Il mord, présent, gourmand, et va vers les choses.
Philosophe de l’instant, philosophe de l’opportun ; philosophe de la ferveur, aussi. « La ferveur » ou l’acte en son ultime. Ou, en ce que l’acte a de plus fécond, de plus goinfre, de plus vorace, de plus frais, somme toute ; le terme extrême et complet de la nouveauté pure. Gide, d’ailleurs, la somme d’être perpétuelle, cette nouveauté. Il s’obstine, s’entête même, à découvrir, à éprouver, à posséder, chaque jour, toujours, quelque chose de neuf. Un souvenir est une vieillerie, une seconde est de trop, déjà. Répétons : seul l’instant compte. Jouir de son reste ; jaillir, fuser ; gicler, pointer, se répandre, usé, allègre, tout plein de satisfaire, mais non de satiété. Il y a du plaisir chez Gide, comme il y a du sensuel chez nous. On grince, non ? Nous autres humains grinçons sous les sottises. Sous toutes ces idées, ces jugements bourgeois, ces ignorances lâches à propos de nous-mêmes. Être fatigue, alors savoir rescousse. Avoir conforte, qu’il s’agisse de shopping ou de jugements derniers. Alors Gide nous intime : « Il ne me suffit pas de lire que les sables des plages sont doux ; je veux que mes pieds nus le sentent. Toute connaissance que n’a pas précédé une sensation m’est inutile.
Je n’ai jamais rien vu de doucement beau dans ce monde, sans désirer aussitôt que toute ma tendresse le touche. Amoureuse beauté de la terre, l’effloraison de ta surface est merveilleuse ! — Ô paysage où mon désir s’est enfoncé ! Pays ouvert où ma recherche se promène ; — allée de papyrus qui se referme sur de l’eau ; roseaux courbés sur la rivière ; ouvertures des clairières ; apparition de la plaine dans l’embrasure des branchages, de la promesse illimitée. Je me suis promené dans les couloirs de roches ou de plantes. J’ai vu se dérouler des printemps.
Dès ce jour, chaque instant de ma vie prit pour moi la saveur de nouveauté d’un don absolument ineffable. Ainsi je vécus dans une presque perpétuelle stupéfaction passionnée. J’arrivais très vite à l’ivresse et me plus à marcher dans une sorte d’étourdissement.
Certes, tout ce que j’ai rencontré de rire sur les lèvres, j’ai voulu l’embrasser ; de sang sur les joues, de larmes dans les yeux, j’ai voulu le boire ; mordre à la pulpe de tous les fruits que vers moi penchèrent des branches. À chaque auberge me saluait une faim ; devant chaque source m’attendait une soif — une soif, devant chacune, particulière ; — et j’aurais voulu d’autres mots pour marquer mes autres désirs
de marche où s’ouvrait une route ;
de repos où l’ombre invitait ;
de nage au bord des eaux profondes ;
d’amour ou de sommeil au bord de chaque lit.
J’ai porté hardiment ma main sur chaque chose et me suis cru des droits sur chaque objet de mes désirs. Devant moi, ah ! que toute chose s’irise ; que toute beauté se revête, se diapre de mon amour. »
Recueillement.
C’est fort, non ?
C’est fort : alors que je me taise.
Lisez Gide. Faites-vous un avis. Puis jetez son livre
et allez, vous aussi, dévorer la terre.