Excursion par la bouche

« Voyager, c’est rompre » ; telle était mon idée en m’apprêtant pour ce dîner. Une idée autoritaire, une maxime sans pourparlers. Une entrée, tout de même, une incitation à plus ; un adage, pensé, et non dénué de vrai ; mais une forme, sévère, qui consent peu au divergent. Or si voyager, c’est rompre, n’est-ce pas rompre avec soi-même ? Commençons par nos pieds ! Allons vers l’inconnu ! Optons pour le curieux, et tendons les oreilles…

Tendre les oreilles ; écouter civilise ; les idées se déraidissent lorsqu’elles doivent casser la croûte. Quoi de mieux qu’une discussion pour les mettre en appétit ? De quoi les dégeler, et ainsi les dégourdir : « Le voyage, c’est cela ! » ; « Le voyage, c’est ceci ! » ; « Ah oui, vraiment ? développe donc ta position… » ; « Quoique, peut-être, ceci me fait penser à ça… » ; « Et puis, d’ici ou là, n’y a-t-il pas un peu de tout ? » ; « Du tout, pour sûr, à quoi bon ce dictionnaire ? Laissons ici le mot, allons chercher ailleurs ! » ; « Ah non, au secours, ‘le voyage’, ou rien ! » ; « Des frites, de l’eau ! » ; « Tu peux me passer le pain ? »

Tchin-tchin et polémique vont souvent assez de pair. Ajoutez-y de la bonté, et un peu d’indulgence, et les éclats de voix, tout comme les éclats de verre, sympathiseront, doucereusement, avec les éclats de rire. Mais ne perdons pas de vue notre montagne à surmonter. Le voyage sous toutes ses formes, sous toutes ses hypothèses. Que peut-on conclure de ce mot si compliqué ? Laissons la place au je, et évitons le on.

J’en garde ces mots-balises, phares dans l’obscurité : avancement, modestie, expérience, humble.

J’en garde une nourriture, compost d’un objectif : aller, ailleurs, et ce même incertain.

J’en garde des idées, et différentes des miennes ; et ça, au fond, n’est-ce pas suffisant ?

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