Pyrate (Fabrice Chillet, 2022) ou mon problème avec la littérature non-fictionnelle.

Faut-il tomber de haut pour raconter une chute ?

Au moment où Pyrate[1] imprime de son nom les pages d’un livre qui ne se veut pas une enquête, Pyrate devient un rêve plus qu’une réalité. Reste que la source (Fabrice Chillet) semble bel et bien sincère dans son travail de portraitiste. Donc, ce qui me dérange, ce n’est pas tant cette hésitation avec laquelle on tourne les pages quant au fait de savoir si, oui ou non, ce personnage a réellement existé, s’il s’agit d’une enquête ou d’un livre-fiction ; c’est cette mise en scène de l’idée littéraire. Cela traduit, à mon sens, une façon d’écrire que je trouve à reculons… Une façon d’anticiper sur sa correction… Une façon de se fabriquer de ce quelque chose que l’on souhaiterait présenter comme un gage d’honnêteté, un blanc-seing quant aux insuffisances inhérentes avec lesquelles l’on doit composer lorsqu’il s’agit de parler du tout, alors que, de ce tout, nous ne disposons que d’à peu près, autrement dit de partialités, en référence à ce qui constituerait, et ce, dans l’idéal, une pleine et pure réalité ; à la fois de l’auteur quant à la pure et pleine connaissance de son « personnage », et celles de Pyrate vis-à-vis de la pure et pleine connaissance de lui-même, sans partialités quant à ses propres souvenirs. Le monde est ainsi fait qu’il n’est que vraisemblances ; surtout au sujet de personnes humaines. La Vérité n’est à jamais qu’à portée d’idée. Certes. Mais, en place de sagesses ou de hardiesses quant au combat pour le vrai qu’il nous faudrait mener, l’auteur se pare, stylistiquement, d’une humilité ou d‘une modestie plus proche d’une attitude que je qualifierais d’impotente ; assortie d’une sorte d’abnégation quant à la difficulté, certes réelle, de bien rendre compte de son personnage, dont, au final (et il est vrai), il ne peut connaitre que les linéaments, car Pyrate est un narrateur peu fiable. Par conséquent, Chillet offre son Pyrate avec réserve. Chillet (comme on dit Emmanuel Carrère ; Demanze, 2019) est soucieux de se marquer à l’intérieur du récit pour des raisons éthiques quant à cette insuffisance. Ne sachant pas tout de la vie de Pyrate, Chillet progresse avec une forme de timidité qu’il fait apparaitre à de nombreuses reprises, honnête quant à ses doutes sur ce qui est dit, sur les conclusions qu’il peut tirer de cette histoire, et, finalement, de ce que tout à chacun peut retenir de son Pyrate ; sa propre chimère, dans un sens, tant une « invention » de son auteur qu’une création in materia de la personne même sur laquelle cette chimère est basée. Le récit médite à partir d’archives constituées, quasi-exclusivement, de souvenirs de l’interviewé. Difficile d’en tirer des conclusions. Chillet fait donc bien preuve de sagesse en écrivant, ainsi, avec retenue, sagesse que je ne lui enlèverais pas. Mais cela produit, à mon sens, moins une écriture, qu’une fébrilité ; une « délicatesse », prenant la plume, qui s’assume, s’accuse et s’excuse en même temps…

Attention : je ne vise, ici, pas tout à fait l’homme. J’y vois plutôt une inférence de ce que cela nous dit sur notre époque. La production littéraire, en ses réverbérations, y participe comme détermination particulière. Une littérature que je trouve trop terre à terre, trop peu ultime, plutôt pédestre.

Mon problème avec la littérature non-fictionnelle

Cette littérature « de l’enquête », « du réel », ou qu’on appelle, de nos jours, « non-fictionnelle », serait l’héritière des romans journalistiques, naturalistes, à la Zola ; également l’héritière des romans dits « noirs », ces récits dédiés au fait divers, tous nés au XIXème siècle. Mais alors qu’auparavant il s’agissait de « cartographier une société opaque et mobile » (Demanze, 2019), les non-fictions contemporaines « s’élaborent davantage à l’heure des fake-news et du storytelling, [ajoutons à l’heure de l’infobésité], dans une époque de simulacres et de virtualités qui semblent fragiliser le sentiment même du réel » (Demanze, 2019) ; derrière le mot « réel », comprenez le vrai.

L’émergence de ce mouvement (dit « inscrit dans le réel ») répondrait à des années littéraires 1980 obnubilées par l’auteur et ses démons. Des écrits personnels et personnalisés. Sauf que, dans un monde qui perd pied, dans un monde où les stars sont éphémères et dans lequel le vrai sens des choses est difficile à saisir, s’est évertué, à notre époque (et de notre côté de l’Équateur), une exigence du parler vrai dans un format plus touchant et plus intimiste que ne l’ont été par le passé l’article journalistique, ou, plus récemment, le livre-journal, racontage plus ou moins controversé d’un intellectuel à la plume incisive. Ces non-fictions sont devenus des refuges à l’abri du direct télé ou du direct-réseau social, au plus proche des cœurs de ces personnes qui, elles, ont réellement vécu des choses. De là on tirerait plus de vrai que n’importe quel diagnostic ou enquête fouillée : « La preuve par le corps », comme aurait dit Annie Ernaux.

Et pourtant, ces « enquêtes littéraires » n’élucident pas. Elles se refusent à l’aboutissement auquel peut arriver l’enquête journalistique et auquel arrive toujours l’enquête policière. C’est qu’au cœur de ces littératures se trouve un interdit : les littératures non-fictionnelles s’interdisent de juger. Or juger n’est pas condamner. C’est plutôt, à mon sens, plus ou moins faire la part des choses, se défausser du mauvais pour retenir le meilleur. Car, après le connaître, vient le décider. Décider nécessite de mettre un point. Décider nécessite de mettre en œuvre. Les littératures non-fictionnelles, à s’épaissir et à s’éplorer pour des figures toujours plus tragiques les unes que les autres, renonce au décider, dans un effort de préservation du secret d’autrui, ce secret formant sa complexité, dans l’idée qu’il serait impossible de résoudre l’énigme humaine. Tout cela serait trop « problématique » ; et on ne saurait réduire un individu à deux ou trois décisions malheureuses, sans même parler du fait que ces décisions sont souvent plus conjecturales que délibérées.

 Clémence louable, et, là-dedans, il y a du vrai.

Pour autant cette littérature me pose problème.

Pourquoi ?

Connaître et décider

« Voilà qui explique la dimension souvent fragmentée, trouée ou suspendue de ces enquêtes littéraires, puisqu’il ne s’agit pas de détenir le dernier mot d’une figure, mais d’en cerner avec attention et scrupule les contours » (Demanze, 2019). Et Demanze de continuer sur comment ceci peut, paradoxalement, être la force de cette littérature. Mais ceci est si contre mon être… Je n’ai pas de certitudes, mais j’ai des sévérités. Ainsi, je juge ; mieux dit, j’essaye de choisir, ce qui, à mon avis, demande un certain courage. Que serait le Bonneteau sans sa devinette ? Pointer du doigt un gobelet disposé sur la table sans être tout à fait sûr qu’il abrite bien la petite balle, le choisir tout de même, le choisir dans le vide, dans le doute et avec du souci, voilà qui en demande du courage !

En soi, jouer, rejoue l’hypothèse.

En soi, y jouer, rejoue l’idée de science.

La prétendue pensivité des enquêtes littéraires me semble souvent être une passivité.

Renoncer au savoir m’est antinomique. Et le savoir n’est qu’un palier vers la sagesse.

« Littérature philosophique » ; ne faudrait-il pas, plutôt, rechercher cela ?

*

Une confidence, en aparté : je remarque bien que si je parle autant de courage, c’est, qu’au fond, je dois en manquer.

Un jour, j’irai au fond. Mais, toujours, je déciderais. Certes, pas toujours confiant, mais actif, et sévèrement soucieux.

Deuxième confidence, ouverte au dialogue : suis-je si mal à l’aise avec cette littérature car j’ignore, et au fond redoute, mes propres insuffisances et timidités ? Peut-être. Superego.

Et pourtant, je persévère.

Voilà comment résoudre l’énigme humaine :

« L’humain s’épuise, mais l’Homme persévère » !

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[1] Pyrate est le nom du « personnage » dont Fabrice Chillet dresse le portrait dans un livre éponyme. Tant fantasmé que documenté, Chillet entretient (sans l’entretenir…) le doute quant à sa réelle existence.