Affront

Pourquoi suis-je si agacé ?

Sentiment d’injustice. Vision d’inexact. Idée mal polie. Tableau infidèle. Calcul erroné. Raison aberrante. Effet illusoire. Leçon faux-fuyant.

Cette certitude qui est la mienne qu’une fourberie est à l’œuvre contre ma personne m’horripile au plus haut point, au plus haut degré. L’insinuation mensongère qui ferait de moi, si ce n’est un tire-au-flanc, au moins un ignorant, et pire un finassier, et ce à bon escient, m’enrage ! Croc pour croc, je suis indigné ! Je chauffe, j’ébulle, je bous, je brûle ! Je gronde et j’éprouve un mal fou à calmer. Ce feu me ronge, cette rage m’enflamme ; elle m’immole, elle m’insuffle… ! L’effet est connu : je vois rouge. Mais passé l’effet connu, et la cause revue, que me reste-t-il à explorer ? À étudier, si ce n’est résoudre ? La conclusion ; la moelle goûtue ; de ce qui se trouve au cœur du problème comme au cœur de l’os : l’après, l’après-problème.

L’après-problème : cela aveugle. De quoi se couper les doigts sur les cimes éloignées. De quoi se balafrer l’œil au toucher du soleil.

Il est bien plus facile d’en revenir à nos premiers penchants. Il est bien plus facile de s’en remettre à nos premiers affects, à notre ivresse et à notre aigreur. Pas de quoi discourir lorsque, rageux, notre être humain se contente de crier, de ruminer et de dévaler. Or, hélas, l’Homme articule. Non seulement articule-t-il, mais il se le doit. L’Homme se doit de pointer du doigt la sphère élevée plutôt que de se crocheter le nez ou de se doigter les trous, léchant sa suave amertume avec sa lâche certitude qu’il est bien la juste victime de l’histoire du monde. Onanisme plaisant, mais peu salvateur.

Concluons donc : obligeons-nous à ne plus réagir. Obligeons-nous – et ce, maintenant ! – à ne plus renvoyer que de l’indifférence ; obligeons-nous à devenir noble et à rire supérieur au parti des petits ; et ce, y compris le nôtre ; car être dans le ressentiment nous ratatine, nous avilit et nous écourte. Es-tu si désireux de cet amaigrissement, de le voir pénétrer ton cœur en profondeur ? Rognant ainsi ton terrain d’expression, tout en amenuisant ta créativité ? Transformant ton énergie vitale et joyeuse en une énergie mortifère et mauvaise ?1 Si la réponse est « non », ne ressasse plus, et écoute cette bise t’invitant au redressement.

Outrepassant l’affront et balayant l’affrontement, concluons qu’il nous faut dépasser.

Dépassons, pour avancer.

  1. Cynthia Fleury. Ci-gît l’amer : Guérir du ressentiment. 2020. ↩︎