Héphaïstos

« Le marteau est lourd », se dit Vulcain. Frapper l’ennuyait ; tremper du chaud dans du froid le laissait pensif ; aligner les armes, ranger les outils, penser et fabriquer diverses pièces de métal qui allaient renforcer une maison qu’on comptait détruire plus tard ; déposer les cuirasses, les grands boucliers, les immenses lances, les épées robustes, les flèches, les javelots, les frondes et j’en passe, dans des coffres dont ils ne ressortiraient probablement plus ; convenir d’automates, de bric-à-brac, de mille bijoux, de milliers de bagues, savamment plus mystérieux et certainement plus inventifs que l’Anneau unique pour les gouverner tous ; tout cela, oui, le laissait de pierre. Son cœur Eurydice était à l’agonie. Pas d’héroïque apte à l’extirper du gris total. Ses journées brumeuses étaient d’un crépitement pluvieux, de ce sale temps morose que l’on regarde par la fenêtre. Il était à son travail comme on est aux galères. Sa tâche était prison, et sa prison sa peine. Il communiait avec cet état de choses qu’on abhorre, et que l’on voudrait largement laisser sur place. Il s’embêtait. Il s’agaçait. De ce souffle d’antan inspirant ses créations, de ce gros vent enchantant le cerveau des poètes et qui parfois gonfle aussi les érudits, ne sifflait plus, en lui, qu’en expirations cahotées, ou en raclages glaireux, ou en zéphyrs plaintifs, ou en toute sorte de râles et de grognements sourds qui se confondaient avec les bâillements de son soufflet à forge.

Nous l’avons dit : Vulcain s’ennuyait.

Plus : Vulcain s’emmerdait.

Le Dieu du feu aurait mieux aimé mettre la clé sous la porte ; ou sous quelque rocher, ou sous quelque poubelle ; partout d’où on ne la suspecterait pas.

Vulcain n’était plus l’artisan de son atelier d’or.

Vulcain regardait ses mains avec vieillesse.

Vulcain voulait s’arrêter une bonne fois pour toutes.

Vulcain aurait voulu déménager.

Vulcain, donc, aurait bien foutu le camp.

Avant de partir, il aurait brisé ses vases, fondu ses enclumes, jeté ses plans, ses gants, ses outils, tout, au feu, comme si tout cela ne tenait plus qu’à un fil ; fil dont il aurait pondéré soit le tranchage, soit l’allumage, soit la défausse. Rebus sans avenir, fibre sans conclusion. Enfin, il dynamiterait son outil de travail.

Vulcain poserait des bombes, ici ou là ; mais ni blessés, ni morts, parmi ses assistants ; le tout était d’éliminer son atelier.

L’explosif serait son invention. Invention qu’il aurait caché au reste des dieux. Il se serait réservé cette étonnante et déroutante détonation pour une fin de service sonnant comme une fin de spectacle :

Tirage de rideau,

Décollage des affiches,

Et lancement de nouvelles programmations.

Plus de forge ici, local à reprendre. Mais surement plus de local à réassembler.